Passé colonial

Neuchâtel fait la lumière sur son passé

En été 2020, suite à un épisode de violence policère contre un Afro-américain, une vague de protestations touche le monde entier, faisant vaciller des monuments historiques liés à l’entreprise coloniale et à l'esclavagisme. C'est le cas aussi à Neuchâtel, où deux pétitions exigent, l'une le retrait, l'autre le maintien de la statue de David de Pury. La Ville de Neuchâtel, par ses autorités exécutives et législatives, a présenté un an plus tard un rapport adopté à l'unanimité. Celui-ci présente des mesures à court, moyen et long terme pour mieux assumer le passé et rendre l'espace public plus inclusif. Les voici détaillés ci-dessous.

Regards d'artistes sur le monument de Pury

En complément à la plaque explicative, deux artistes sélectionnés par un jury international ont été invités à questionner l'existence de la statue de David de Pury à la lumière des connaissances et de la sensibilité contemporaines. En 2022, Mathias Pfund a réalisé « Great in the concrete (David de Pury d’après Louis Agassiz) », une réplique miniature de la statue renversée dans du béton. Début 2024, c'est au tour de Nathan Solioz projette "Ignis fatuus", une installation vidéo à voir tout au long du mois de mars dès la nuit tombée. 

En complément à son oeuvre Great in the concrete, Mathias Pfund a également rédigé "Whitey on the Moon", un texte explicatif que l'on peut lire ici et également à travers un QR-code depuis la place Pury. "Si l'oeuvre fonctionne métaphoriquement comme le signe d'une note de bas de page afférente à la statue de David de Pury, Whitey on the Moon en constitue le contenu".

Ignis fatuus de Nathan Solioz.

Parcours interactif "Neuchâtel, empreintes coloniales"

Neuchâtel souhaite faire la lumière sur son passé avec l’inauguration d’un parcours connecté. Baptisé « Neuchâtel, empreintes coloniales », il emmène le public à travers des lieux emblématiques de la ville en lien avec l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. Ce parcours, destiné à toute personne intéressée, s’inscrit dans le prolongement des actions entreprises par la Ville pour mieux faire connaître cette histoire et favoriser une plus grande inclusion de toutes et tous dans l’espace public. Il a été réalisé avec le concours d'historien-ne-s qui font état des connaissances actuelles et nouvelles en la matière.

Pour en savoir plus sur Neuchâtel empreintes coloniales

Le parcours commence sur la place du Port, face à l'hôtel des Postes. Pour démarrer ce parcours gratuit, il suffit de télécharger l'application totemi. Attention, l’application peut présenter des difficultés au chargement en fonction de l’ancienneté de l'appareil.

"Neuchâtel, empreintes coloniales" est également conçu pour les écoles. Les enseignant-e-s peuvent télécharger ici un dossier pédagogique leur permettant de partir avec leurs élèves à la découverte d'un passé méconnu.

Neuchâtel empreintes coloniales

Une plaque explicative

En octobre 2022, une plaque explicative a été installée devant la statue de David de Pury. En voici la teneur:

David de Pury
Neuchâtel 1709 - Lisbonne 1786

"Cette statue a été érigée en 1855, à la suite d’une souscription lancée par des notables, en l’honneur de David de Pury, qui avait légué la majeure partie de sa fortune à sa ville natale. Cet héritage permit à Neuchâtel de connaître un essor urbain sans précédent, mais l’origine de cet argent fait débat.
Négociant et financier international basé à Lisbonne, David de Pury était actif dans le commerce de diamants et de bois précieux du Brésil, exploités par le travail de femmes, d’hommes et d’enfants réduits à l’esclavage. En outre, il possédait des actions d’une société active dans la traite négrière.
Désireuse de faire la lumière sur cette période de son histoire, la Ville de Neuchâtel soutient la diffusion de la recherche historique et le travail de réflexion mémorielle dans l’espace public.
La Ville de Neuchâtel tient à rendre hommage à toutes les personnes privées de liberté, exploitées et déshumanisées dans le cadre du commerce triangulaire et de la colonisation ainsi qu’aux personnes victimes aujourd’hui encore de racisme. Elle affirme l’égale dignité humaine, la valeur essentielle d‘une société sans discrimination, plurielle et inclusive."

Une traduction en 12 autres langues est accessible par QR code au pied de la statue.

Au terme de leurs réflexions, les autorités communales n'ont pas souhaité ôter la statue de David de Pury (également orthographié "Purry" au XVIIIe siècle). La plaque a pour but de contextualiser, en quelques mots, l'origine de cette statue, mettre en lumière la récente controverse autour du monument et rendre hommage aux victime de la traite des esclaves, en particulier les Noir-e-s. Une traduction en douze langues a été réalisée:

  • albanais
  • allemand
  • anglais
  • arabe
  • espagnol
  • italien
  • portugais
  • serbo-croate
  • turc
  • lingala
  • somali
  • tigrinya

On peut les lire dans l'onglet ci-dessous.

Statue de David de Pury.

50 biographies de femmes pour un espace plus inclusif

Afin de sensibiliser aux marques mémorielles dans l'espace public et rendre ce dernier plus inclusif, les autorités ont confié un mandat de recherche à l'Institut d'histoire de l'Université de Neuchâtel. But: retrouver la trace de 50 femmes, connues ou ignorées ou oubliées, aujourd'hui décédées et qui ont un point commun: celui de n'avoir pas de marque mémorielle dans l'espace public. Le projet, mené sous la direction de l'historienne Kristina Schulz et sous la supervision d'un comité scientifique, est aujourd'hui abouti: Cinquante notices biographiques ont été rédigées et accessibles au public. Elles offrent un aperçu, sur le temps long, de la condition féminine, des temps préhistoriques à nos jours, en passant par le Moyen Age, la Renaissance et l'époque moderne. Ces Neuchâteloises ont eu des destins et une postérité très diverses. Deux d'entre elles sont depuis peu présentes sur l'espace public à travers l'attribution de places: Agota Kristof et Tilo Frey.

Lien vers la page

A partir du 6 mars 2024, les notices biographiques sont publiées chaque semaine - en fonction de la place disponible - dans le journal N+. Chaque notice est accompagnée d'un portrait dessiné par l'illustratrice neuchâteloise Agathe Borin.

Un travail de recherche

Le passé colonial de Neuchâtel va faire l'objet d'une recherche scientifique. Au printemps 2023, le Fonds national suisse (FNS) a décidé de soutenir un projet initié par l'Institut d'histoire de l'Université de Neuchâtel avec le soutien du rectorat. Ce projet baptisé "Neuchâtel face à la colonisation" devrait permettre de répondre notamment à la question suivante: quels sont les liens entre les fortunes amassées aux 18e et 19e siècles par David de Pury, mais aussi d’autres personnalités historiques de Neuchâtel, dans le commerce triangulaire, et donc dans la traite transatlantique et l’esclavage? "Sous la direction de Kristina Schulz et de Matthieu Gillabert, professeur d’histoire à l’Université de Fribourg, trois chercheuses et chercheurs plancheront sur cette question à partir de l'automne 2023. Il s’agira par exemple d’étudier le flux des personnes, des capitaux et des biens", comme l'écrit le quotidien Arcinfo.

Le rôle de la Ville de Neuchâtel, d’entente avec l’Université de Neuchâtel, sera de soutenir la valorisation de la recherche et la transmission des connaissances au public.

La valorisation des résultats de la recherche scientifique par la Ville pourra se faire notamment par le biais de manifestations existantes:

- La Semaine d’actions contre le racisme en mars, organisée par le Forum tous différents tous égaux, dont fait partie la Ville ;
- Le Printemps culturel Neuchâtel, tous les deux ans, soutenu par la Ville : en 2023, il sera consacré aux Amériques noires ;
- La Semaine de l’Europe en mai, co-organisée par la Maison de l’Europe transjurassienne et la Ville de Neuchâtel.

Par ailleurs, dans le cadre d’expositions proposées par les musées de la Ville de Neuchâtel, des conférences ou colloques continueront aussi d’être organisés.

Bibliothèque

"Mouvements" au Musée d'art et d'histoire

La participation de Neuchâtel à l’entreprise coloniale est traitée dans une section de l'exposition permanente « Mouvements » du Musée d'art et d'histoire (MahN). Elle interroge notamment le degré d’implication de Neuchâtelois dans la traite négrière et dans l’esclavage. Une borne interactive permet de mieux connaître l'histoire de la statue de David de Pury et fait état des débats récents consécutifs aux pétitions de l’été 2020. L’exposition « Mouvements » intègre également des oeuvres d’artistes contemporain-e-s qui nous interrogent sur notre rapport au passé et aux mouvements. 

Dans un souci d’intégrer les acquis de la recherche et de stimuler la réflexion face aux enjeux contemporains liés au passé colonial de la Suisse, le MahN entend mettre à disposition du public des sources et des indications bibliographiques sur l’implication de Neuchâtelois dans la traite négrière et l’esclavage. C'est pourquoi le site du Musée consacre une rubrique intitulée "Recherches passé colonial" dans une page consacrée aux recherches, notamment sur les provenances d'objets de sa collection. 

A long terme, réaménager la place Pury

Depuis quelques années déjà, des réflexions ont été menées par le service du développement territorial dans la perspective de requalifier la place Pury et de refaire le lien avec le quartier au sud de la place et avec le lac. Aujourd’hui, cette place, avec son noeud de transports publics, est avant tout un lieu de passage. La requalification viserait à ce qu’elle remplisse mieux ses fonctions de place publique. A ce moment-là, il serait possible que la statue soit légèrement déplacée compte tenu des nouveaux aménagements. En lien avec la volonté générale de tendre vers plus d’inclusivité dans l’espace public, il est également envisageable que le nom de la place fasse l’objet d’une réflexion selon ses nouvelles fonctionnalités à l’avenir.
 

Avec l’enveloppe du pourcent culturel, un concours artistique sera réalisé. Il pourra se faire, par exemple avec l’aide de la fondation des Nouveaux Commanditaires qui travaille de manière participative avec des personnes utilisatrices de l’espace public.